AU-DELÀ DE LA VILLE: JONAS MOËNNE
En Europe, la majeure partie de la population réside en ville, contre un quart seulement en zone rurale. Le contraste est encore plus fort en Belgique, où l’on trouve 98 % d’urbains pour 2 % de ruraux. Pourtant, en termes de répartition de l’espace, la campagne et ses terres arables représentent la majeure partie des territoires européens et mondiaux. Bien que marginalisées, ces dernières nous nourrissent, maintiennent en vie les écosystèmes et rendent tout simplement la vie sur terre possible. C’est cette tension qu’interroge « Au-délà de la ville », en nous invitant à déconstruire notre regard urbano-centré pour nous tourner vers les espaces autres – nature, ruralité, monde agricole – que la ville a invisibilisé. Pour cela, dans son solo show, l’artiste Jonas Moënne donne à voir les rapports complexes qu’entretiennent ville et campagne, nature et culture, mais aussi humains et non-humains.
Loin des effets de mode, l’artiste pluridisciplinaire puise à des savoirs hérités depuis des générations, à sa profonde connaissance de la matière (qu’elle soit granit, argile, kaolin, quartz, verre, laine ou encore sédiments végétaux), et à son intérêt pour les mythes, contes et folklores, pour nous offrir une déambulation à travers les formes multiples que peuvent prendre ces rapports intriqués et contradictoires. Tantôt alchimiste lorsqu’il repousse les limites de la matière en fusion, artisan lorsqu’il reprend et détourne les codes de la tapisserie ou encore sorcier lorsqu’il confectionne des décoctions de plantes pour en faire des encres colorées, Jonas Moënne développe un vocabulaire plastique singulier, comme généré par les milieux qu’il explore. Il y a en effet quelque chose de l’arte povera 2.0 dans cette attention de l’artiste aux matériaux employés, naturels ou de récupération, qui donne lieu à des œuvres à la facture volontairement brute, parfois biomorphique, souvent minimaliste, à rebours de tout maniérisme. Plutôt que d’imposer une forme préconçue à la matière, l’artiste collabore plutôt avec cette dernière dans une sorte de co-création vertueuse, où culture humaine et non-humaine dialoguent pour créer du sens.
L’exposition construit ainsi un dialogue entre différents règnes, l’animal (Les Veaux d’Or, La Future Orléans), le végétal (La Future Orléans, Érosion), le fongique (Érosion, le Chant des Lucioles), le minéral (Érosion, Cairn), ainsi que le climat (les Saintes Glaces), auxquels sont associés différentes temporalités qui s’entrecroisent et se répondent : le temps profond du minéral, le temps long du fongique et du végétal et le temps court, à l’échelle humaine, du réchauffement climatique et du règne animal, surtout lorsqu’il est modifié génétiquement par l’homme.
De cette mise en perspective temporelle émerge les contours d’une nature archaïque et puissante, qui traverse avec une sorte de majestueuse indifférence les ravages imposés à ses formes plus récentes, notamment animales et humaines. C’est peut-être elle qui nous met en garde, à travers le réseau de sens crée par les titres des œuvres aux connotations tantôt bibliques, tantôt littéraires et poétiques, sur le sort fatal réservé à ceux qui ont l’hybris d’oublier d’où ils viennent : le ventre de la mère, la matière organisée, les bactéries et les champignons, le monde agricole qui nous nourrit, la planète Terre... À ceux-là, l’exposition rappelle que la nature sous sa forme minérale, fongique ou bactérienne aura le dernier mot.
Texte | Oriane Petteni, philosophe de la nature