LITURGIE DES JOURS: SASHA KURMAZ | DANYLO HALKIN
L’exposition « Liturgie des jours » réunit dans la nef centrale de la galerie, les œuvres de Sasha Kurmaz et Danylo Halkin, deux artistes ukrainiens contemporains. Chacun témoigne du conflit qui a bouleversé sa vie : Kurmaz à travers une pratique quotidienne ancrée dans la photographie, faite de récupération et de collage, et Halkin à travers une exploration de l’histoire du vitrail dans la région. Ensemble, leurs œuvres offrent une méditation sur l’expérience de la guerre.
« Red Horse » de Sasha Kurmaz est un rituel. Depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, l’artiste réalise chaque jour des collages. Il rassemble des images trouvées, des notes manuscrites et ses propres photographies, qu’il superpose sur du carton et d’autres matériaux de récupération. Cette série forme une œuvre unique, un manifeste composé de centaines de collages individuels que l’artiste s’est engagé à poursuivre jusqu’à la fin de la guerre. La première partie de l’œuvre, soit 462 collages, est présentée ici.
Les thèmes abordés vont de la documentation directe de la destruction qui l'entoure à des méditations sur la psychologie de la violence et la persistance du quotidien. L'artiste parle d'un « journal de vie » plutôt que d'un journal de guerre, nous rappelant qu'il s'agit d'une réalité vitale – la construction, à travers le journal intime, d'une conscience.
« J'observe comment de petites fissures dans le tissu social se transforment très vite en profondes fractures », griffonne-t-il à la main à côté d'une photographie blanchie d'une ruine. Avec leur rythme saccadé, ses observations manuscrites s'apparentent à des aphorismes ou des épithètes. Des pensées fugitives s'accumulent pour former une exploration d’un paysage intérieur. C'est une chronologie de fissures physiques, sociales et psychiques, des fins sans fin qui refusent de s'achever tant que la guerre n'est pas terminée.
Les collages regorgent de références à l'histoire de l'art. Kurmaz photographie Thomas Hirschhorn contemplant Kyiv dans un diptyque de 2024, puis reprend le style poignant de Hirschhorn, un commentaire réalisé au feutre sur carton. Un jour, tout en rouge : « C’EST L’ANNÉE DONT TOUT LE MONDE PARLERA. C’EST L’ANNÉE DONT PERSONNE NE PARLERA. »
Une série de photographies en noir et blanc de maisons bombardées fait écho à la typologie des châteaux d’eau de Bernd et Hilla Becher, mais ici, au lieu d’une encyclopédie du progrès, c’est une litanie de ravages, un catalogue de vestiges.
« Ce n’est pas une moto », écrit Kurmaz sous la photographie d’une moto réduite en miettes par les bombardements. Une référence au commentaire surréaliste de Magritte (« Ceci n’est pas une pipe »), mais avec une tournure terriblement réaliste.
“Les gens ÉCHANGENT LEURS IMPRESSIONS sur les bombardements et les explosions nocturnes”, écrit Kurmaz à la main un autre jour, sous une photographie de jeunes gens pique-niquant dans l’herbe. Une pratique normale, devenue incongrue, est rompue par la manière dont les conversations les plus banales évoluent au fil de la guerre.
Chaque collage ouvre alors une fenêtre sur la psychologie du quotidien. Dans la nef, 462 collages sont disposés en une longue ligne infinie. Ils invitent à une méditation silencieuse au cœur d'une rencontre intense et personnelle avec l'histoire.
Ce projet a reçu le Grand Prix Images Vevey 2023/2024 et a été exposé pour la première fois à la Biennale Images Vevey 2024. Publié sous forme d'un livre de 800 pages aux Éditions Images Vevey en novembre 2025, il a remporté le Prix Kraszna-Krausz du livre de photographie en 2026.
La série « Prothèses optiques » (2022-2025) de Danylo Halkin propose une autre manière de témoigner. Travaillant à partir de vitraux récupérés, provenant de zones bombardées et détruites dans sa région natale de Dnipropetrovsk, Halkin superpose la riche histoire des techniques verrières ukrainiennes à leur destruction actuelle.
Les vitraux ornaient les bâtiments publics, tels que les hôpitaux, les casernes de pompiers et les bureaux de recrutement. Les frappes de missiles et les bombardements ont détruit une grande partie du patrimoine architectural de la région et fissuré ces vitraux historiques.
Halkin rassemble les vestiges authentiques de ces vitraux et les transpose dans ses peintures, redonnant vie à des œuvres entièrement détruites. Par la transposition des médiums, il offre un témoignage fragile de la destruction de ces monuments, et de leur survivance.
La matière du vitrail évoque un espace sacré, liturgique. L'ensemble forme une méditation sur l'expérience vécue et une rencontre contemplative avec les traces de la guerre.
Commissariat | Julien Frydman
Texte | Allyn Aglaïa
