FUGHE: ANTOINE CARBONNE

Présentation

Pensées comme un ensemble de vastes paysages, ces nouvelles peintures colorées placent le spectateur au centre d’une logique circulatoire, voire enveloppante. Issue de l’allemand fügen (joindre ou assembler), la fugue d’Antoine Carbonne se lit comme le besoin de s’ajuster à un monde en mouvement. Si chaque phrase, chez l’artiste et écrivain Edouard Levé, avance en ruinant la précédente, l’histoire d’Antoine Carbonne se déploie dans l’instant du regard, selon différentes vitesses et plans successifs. Parce que tout est histoire de relativité, le spectateur se laissera aller à percevoir la petite chenille se déplacer à la même vitesse que la voiture au loin, et devra s’attendre à développer le syndrome du personnage principal, lui laissant l’impression tenace que les choses, voire le monde, tournent autour de lui. 

 

*

 

— Avez-vous eu peur ? demanda la journaliste. 

— Non, ce n’est pas ce que je dirais. La vitesse était telle que je me suis laissé traverser par la furiosité de la voiture, c’était lent et transperçant, vif et percutant, inédit. 

— Pouvez-vous nous raconter l’histoire ? 

 

Un matin habituel, lumineux, doux et délavé. Le matin, j’accomplissais des gestes nécessaires à mon hygiène de vie. Je m’asseyais sur une chaise face à un paysage plus grand que moi, j’ouvrais les bras comme ceci, et je prenais de grandes inspirations. Je faisais cela avant de boire un café — rapide, le café, parce que j’étais attendu à mon vernissage. Pendant ce temps-là, trois chats dessinaient des vagues entre mes jambes. 

 

Le plus petit miaulait du fond de la gorge, une voix que j’essayais d’imiter. Il faut dire que j’avais une aptitude à l’imitation qui me permettait de communiquer avec eux. Je réussissais à imiter toutes les variations de leurs miaulements. C’était comme si je devenais un miroir déformant, très légèrement, une âme complice, non féline mais amie. À force de pratique, j’en étais arrivé à me dire que plus je collais à la réalité, plus je devenais la réalité. J’étais une sorte d’avatar transitoire qui s’évaporait dans la nature aussitôt l’imitation interrompue.  

 

Autour de moi, une vallée dominante et vaste. Je restais longtemps à regarder le soleil traverser le paysage. Je me mettais à imiter un arbre et je devenais aussi aligné qu’un tronc avec ses branches. Je vivais avec une petite amie que j’admirais pour sa gentillesse et son pouvoir d’attraction, je pouvais l’imiter jusqu’à me faire l’amour à moi-même. J’étais en retard. 

 

J’ai eu envie d’imiter un concept pour changer : le vide. Ça m’est venu en lisant chez Vazquez l’histoire de la pie de Montaigne trouvée chez Plutarque. Pour imiter certains sons de trompettes, la pie doit renoncer, provisoirement, à ce qu’elle sait déjà faire pour apprendre quelque chose de nouveau. À force de concentration, de silence et de temps, elle peut enfin produire une forme plus complexe et ample. Malheureusement, être le vide m’angoissait terriblement alors je revenais régulièrement à des sujets plus triviaux comme une chenille, un fruit au sol, une feuille de chêne. 

 

En pleine descente vers le centre, direction le vernissage. Ma voiture avançait en mode automatique, animée d’un oeil vengeur, presque dévorant. Des feuilles d’arbres, parfois dorées, tombaient lentement suite à son passage. À force de faire des aller-retours avec le vide, il semblait que je sois devenu le vide. Je me demandais même si je n’avais pas pu devenir le Ma, cet intervalle inoccupé révélateur d’harmonie et d’équilibre. Étais-je devenu le spectateur de ma propre conduite ? 

 

Je me sentais plus fluide que jamais, à la fois ceci et cela ; j’étais le monde à moi tout seul. J’étais cette neige qui tombe sur des arbres au XIXème siècle, et ces montagnes issues de la Suisse contemporaine. Je captais, au fond de moi, tous les mouvements environnants, y compris celui de la Terre. Il y avait des couleurs vives et hallucinées dans ces paysages, je devenais tout entier vibrant et magnétique. J’étais accompagné de tout ce que j’avais pu devenir auparavant. Je collais aux plantes grasses et les plantes grasses poursuivaient mes dégradés. 

 

Là où cela m’inquiète, c’est qu’à force d’être devenu le vide j’ai eu du mal à revenir à la vie, simplement la vie. J’étais en avance sur ma voiture, alors je l’ai attendue en bas là où tout un monde venait de s’ouvrir à moi. Le monde d’en bas était un monde normal, un monde où un chat est un chat, un arbre un arbre, et où je ne pouvais pas devenir ma petite amie et me faire l’amour à moi-même. C’est à ce moment-là que la voiture me traversa, alors qu’elle était en train de se garer sur le parking de la galerie. C’était vif. 

 

Je suis entré ici avec l’intention, pour finir, de m’imiter moi-même.  

 

- Texte par Pauline Allié