Irina Rasquinet

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Nuit-solaire
15.05.22 - 30.07.22

Irina Rasquinet ou la crudité du songe

Si elle dit aimer travailler les mots et être attentive au ressenti, à prendre au sens propre comme au figuré, c’est-à-dire s’inscrivant autant dans le registre de l’émotion que celui de l’odorat, Irina Rasquinet joue également sur l’ambiguïté du regard. Apposant conjointement matériaux naturels et artificiels, formes façonnées par le vent et verreries multicolores produites en multiple, elle analyse, dans une langue qu’elle découvre toujours avec gourmandise, ce que symbolisent le reflet et la représentation.

Irina Rasquinet est née en 1974 à Kizliar, dans le Caucase du Nord et vit en France depuis 1997, après avoir fui la guerre de Tchétchénie. Pour son premier solo-show à la Patinoire Royale | Galerie Valérie Bach, elle présente une série de sculptures et d’installations inédites. La plus imposante, qui se nomme Mères Veilleuses, ne manquera pas d’attirer l’attention et probablement des interprétations quelque peu trompeuses. Car l’artiste développe depuis plusieurs années ces ensembles, ici de sept matriochkas de même couleur, appelées communément « poupées russes », et que l’on ne pourra s’empêcher de lire en lien avec l’actualité et l’invasion de l’Ukraine. « Cependant, précise Irina Rasquinet, l’origine vient des poupées japonaises Kokeshi, symbolisant la fortune au sens large. Cette forme a été empruntée par les Russes, afin de l’impliquer dans leur propre patrimoine. Si elle était alors moins sexuée et n’arborait pas de maquillage, elle fut transformée en une figure folklorique et fardée, le visage orné d’un foulard. J’ai souhaité revenir à sa pure origine allégorique et rendre hommage à la déesse Benten, qui protège les arts. » Comme une armée silencieuse ou une imposante présence fantomatique, les matriochkas d’Irina Rasquinet évoquent également des sujets tels que la famille, le déracinement ou le trait d’union entre l’Est et l’Ouest. Comment définir une identité, notamment quand elle est dérobée à des enfants ? Comment déployer ses racines dans un pays étranger ? Il demeure toujours la possibilité de se réfugier dans le songe et l’artiste remémore alors cette maxime de Lewis Carroll, suggérant que le sommeil est son monde à lui…

Une autre partie de son travail s’aiguise dans ces sculptures qui marient nature et culture, par des branches d’arbres épousant des strass. Là-encore, il faut assumer que l’on puisse y voir des poncifs vers la féminité exacerbée, voire la futilité. Cette lecture trop aisée omet le caractère autobiographique de sa créatrice, étant partie d’un pays en guerre avant d’être traumatisée par la grande tempête de 1999, ayant exhibé nombre d’arbres arrachés, déracinés, de souches apparentes et de branches orphelines… Elle en ramassa même certaines, qu’elle a conservées jusqu’à aujourd’hui. Puis, quand elle était étudiante à l’Ecole des Arts Décoratifs, une dame vint lui offrir un sac entier de cristaux multicolores et elle se passionna pour cette matière qui attrape la lumière « comme le lierre ». Irina Rasquinet crée des oxymores visuels entre ce bois à l’allure friable et ces strass semblant incassables. Elle aime ces joyeux éclats s’invitant au sein de la matité originelle. Cultivant en parallèle sa passion pour les expressions, elle se plaît à développer le mot caduc - caractère d’un arbre qui perd son feuillage à l’automne et par extension de ce qui est dépassé et n’a plus cours. Alors, elle rebondit sur la caducité de certains oiseaux dépourvus, saisonnièrement, de plumes qui rappellent les mouillettes des parfumeurs. En effet pour l’artiste, qui vit avec l’un d’eux, tout commence - et finit - par une odeur…

Irina Rasquinet assemble ainsi ces touches à parfum sur lesquelles on projette des effluves et que l’on agite afin de les diffuser, créant un « lien poétique entre les oiseaux, les esprits et les âmes ». Si chaque lieu ou événement revêt une senteur, celle de l’exposition se rapprocherait de la terre, de la résine d’encens, par des notes végétales et épicées qui s’élèveraient vers le ciel jusqu’à une fraîcheur acidulée, évoquant l’envoûtement mais encore, par extrapolation, la perte de repère ou l’appréhension de cette envolée. L’artiste invoque la fragilité, la fêlure et le fait de s’implanter dans des milieux qui peuvent apparaître, du moins à leurs débuts, comme étant hostiles. Elle s’émeut de jeunes pousses qui s’érigent dans des fissures de béton, indirectement allusives du déracinement. Plastiquement, elle admire les œuvres de Kiki Smith - pour ce féminisme discret et ce lien sauvage avec la nature ou les mondes ésotériques -, Liza Lou - reproduisant des scénettes entières du quotidien par des perles de verre - ou René Magritte - dont l’absurdité comique des situations nous fait réfléchir à l’état réel du monde… Mais elle est de ces plasticiens qui passent davantage de temps à lire qu’à courir les expositions, notamment la poésie d’André Breton ou de Paul Eluard, les aphorismes d’Emile Cioran ou des récits mettant en exergue le nez… Évidemment, s’y niche le célèbre Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, quand elle nous remémore également le titre éponyme d’une nouvelle peu connue de Nicolas Gogol.

Paru en 1836, Le Nez raconte l’histoire ubuesque d’un petit assesseur qui se réveille un jour en ayant perdu son nez, menant durant quelques jours sa propre vie. « Soudain il s’arrêta, cloué sur place : un évènement incompréhensible se passait sous ses yeux : un landau venait de s’arrêter devant la porte d’une maison ; la portière s’ouvrit ; un personnage en uniforme sauta tout courbé de la voiture et grimpa l’escalier quatre à quatre. Quels ne furent pas la surprise et l’effroi de Kovaliov en reconnaissant dans ce personnage… son propre nez ! (…) Au bout de deux minutes, le Nez réapparut ; il portait un uniforme brodé d’or, à grand col droit, un pantalon de chamois et une épée au côté. Son bicorne à plumes laissait inférer qu’il avait rang de conseiller d’État. » (Edition Folioplus classiques). La nouvelle s’achève quand Kovaliov retrouve, sans aucune explication fournie, son appendice au milieu du visage et reprend sa vie d’avant, avec d’autant plus d’allégresse. La critique du pouvoir dominant et la corruption des administrations, notamment à une époque où les auteurs et dramaturges russes subissaient la censure de l’Empereur Nicolas Ier, peuvent y être lues de manière implicite. On peut y discerner aussi une métaphore sexuelle, en observant que lorsqu’il perd son nez, le héros ne songe plus à conquérir les femmes, avant de redevenir séducteur aussitôt son visage intact recouvré ! Sans pousser de liens trop immédiats avec l’écriture de Nicolas Gogol, on peut avancer que le corpus d’Irina Rasquinet use de la même élégance symbolique, quitte à ce que ses travaux soient interprétés très librement et, parfois, différemment de ce qu’elle voulait en dire au départ. Mais demeure toujours une sensation immédiate, visuelle ou olfactive, qui nous conduit vers un univers à la fois rude et enfantin ou celui, infini, de nos songes.

Marie Maertens

Espace Verrière



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